Vous savez, le monde est divisé en deux, il y a vous et puis il y a nous. C'est sibyllin, je vous l'accorde... Je m'explique. Vous avez une famille, un job, une voiture, un appartement que vous n'avez pas fini de payer. Embouteillages, boulot, dodo, tel est votre lot si vous avez de la chance. Métro, ANPE, insomnie car problèmes d'argent pour les moins bien lotis. Votre avenir se résume à la répétition de votre présent. Vos enfants, s'ils se débrouillent, vivront peut-être dans 50 mètres carrés de plus et recouvriront de cuir les sièges de la Safrane familiale. Vous serez fiers d'eux. Ils vous amèneront les petiots en vacances dans la maison que vous achèterez dans le sud de la France une fois retraités et à bout de forces. Vous êtes des bourgeois moyens, vous savez réparer une télé et madame fait bien la cuisine. Heureusement pour elle, sinon vous la largueriez pour la même en plus jeune, étant donné que cela fait vingt ans qu'elle vous fait le coup de la migraine. La dernière fois que vous l'avez touchée remonte au dernier match France-Italie, quand vous avez agrippé fébrilement son bras parce que la France marquait à trente sec de la fin. «Excuse-moi, chérie.» Vous avez quelques soucis en ce moment; vous devez réparer la machine à laver, Jennifer s'est teint les cheveux en rouge et se révèle plus adepte des piercings que du catéchisme, Kevin a adopté un accent des banlieues des plus déplaisants. Tous deux sont médiocres, et laids. Ce doit être l'hérédité.
« Six moi de bonheur. Partagé. Des souvenirs désordonnés, et cette sensation au creux du ventre quand je les évoque...Un entrelacs de rires, de jambes, de fumée...les effluves de Dolce&Gabanna et d'Allure entremêlés...une phrase de piano pleine de langueur...l'hiver puis le printemps...mes mains crispées sur sa peau...sa voix qui me rend folle...l'obscurité radieuse qui règne dans ma chambre quand je dors dans ses bras...la fièvre qui nous anime, nos discussions exaltées et nos inlassables étreintes...Le désir qui renaît aussitôt satisfait...l'oubli total de ce monde insignifiant...juste lui...juste moi...nos membres confondus...nos rires accordés...Et on se roule par terre dans la cascade de plumes virginales d'une oreiller crevé par nos excès...je me dérobe par jeu...puis m'abandonne et retombe sur le dos...mes jambes nues en l'air...Après la jouissance, l'entente...et noyer mon regard dans ses yeux limpides...et offrir mon cou à ses lèvres avides...allumer une cigarette qu'on fume à deux...ne plus rien désirer...ne plus rien redouter...l'imperfectible satiété du corps à corps...du c½ur à c½ur...bercé par la musique extatique de mots d'amours qui me sont destinés...Délicieuse lassitude qui freine quelques instants l'enthousiasme de la passion...nos deux êtres épuisés gisent côte à côte...en silence...et exultent uniquement d'être ensemble...lui jouant négligemment avec mes longs cheveux épars sur l'oreiller...moi promenant mes doigts le long de la courbe de ses reins...et la force tranquille de son corps étendu dont le seul contact me brûle le peau et l'âme...non, je n'ai peur de rien quand je suis dans ses bras...de rien...je fais de mon souffle l'écho des battements de son c½ur, de mon corps le reflet de son corps, et de sa jambe qui m'entoure une chaîne indéfectible...je le regarde dormir et l'ombre de ces cils sur sa joue mal rasée, sa moue d'enfant, sa main abandonnée, déchaînent en moi des passions disproportionnées... »